C'était il y a quatre ou cinq ans, un samedi. Je m'étais installée à ma caisse pour neuf heures de travail acharné, neuf heures à décompter les minutes au rythme des bips de la satanée
machine. Alors que je passais jambons, rouleaux de PQ, crèmes anti-ride sur le tapis, je me laissais aller à mes pensées, hypnotisées, bip bip bip bip bip bip. Soudain, un larsen atroce trancha
le brouhaha du magasin, le responsable du rayon CD/DVD venait d'allumer les deux grosses enceintes qui surplombaient ma caisse. Il glissa dans le lecteur le CD promotion de la journée : Brice
de Nice.
...
Neuf heures...
de Brice de Nice!
...
NEUF HEURES... Je me souviens m'être concentrée plus que jamais sur le bip de la machine pour tenter d'oublier l'horrible BO que me crachaient dans les oreilles les deux amplis. A ce moment
là, je ne me doutais pas que le calvaire qui m'était infligée par mon collègue du rayon CD était une méthode de torture établie de l'autre côté de l'atlantique.
C'était dans le Courrier International de cette semaine (n°991) : "American Pie de Don McLean, Born in the USA de Bruce Springsteen, infligés pendant des
heures, voire des jours, aux prisonniers de Guantanamo pour les contraindre à coopérer ou pour les punir". A la lecture de ses lignes, le mal de crane que m'avait valu mes neuf heures
de Brice de Nice m'est revenu. J'ai tout juste oser imaginer la souffrance psychologique que pouvait représenter une telle méthode de torture : l'effet
"neuf-heures-de-Brice-de-Nice" multiplier à l'infini?
L'article, quant à lui, s'intéressait plutôt au dégoût des musiciens dont les oeuvres avaient été détournées de la sorte. Il y était rapporté, entre autres, les
mots de Tom Morello, ancien guitariste de Rage against the Machine, scandalisé. "Ca me rend malade de savoir qu'une musique que j'ai contribué à créer a été utilisée pour commettre des crimes
contre l'humanité. Il faut mettre un terme à la torture et fermer Guantanamo". Plusieurs musiciens célèbres s'accordent ainsi avec les groupes de pression qui exhortent le
président Obama de tenir sa promesse, fermer le centre de détention durant la première année de son mandat. Les artistes tentent même de savoir quelles chansons ont été utilisées pour
intenter, par la suite, une action en justice.
Il semblerait que depuis "le changement d'orientation pris par Obama dès le deuxième jour de son mandat, la musique ait cessé d'être utilisée comme instrument de torture". Mais, rien que de
savoir, qu'un jour, un tordu a eu l'idée d'utiliser une musique, née du plaisir de son créateur pour celui de ses auditeurs, pour tortionner quelqu'un, ça m'horrifie. A
croire que tout, à travers un (notre?) esprit barbare, peut devenir instrument de torture...
Enfin, désormais je relativiserai quand je sentirai la rage monter en moi à l'énième diffusion d'un single de Christophe Maé.
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